La publication définitive du premier Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) 2026-2050 s’apparente davantage à un document d’orientation gouvernementale qu’à une véritable feuille de route énergétique et industrielle.
Le Québec s’est doté d’une trajectoire énergétique. Il ne s’est pas encore doté du système de pilotage permettant de décider quand accélérer, ralentir, exercer une option ou en abandonner une.
C’est là que réside la véritable faiblesse du PGIRE : en retenant une trajectoire unique jusqu’en 2050, il tente essentiellement de prévoir l’avenir plutôt que de nous préparer à plusieurs avenirs possibles.
Si le ministère choisit une direction, il ne publie pas avec suffisamment de précision la trajectoire physique et économique qui permettrait aux entreprises, aux producteurs, aux équipementiers et aux gestionnaires d’infrastructures d’aligner leurs propres investissements.
C’est particulièrement problématique pour un exercice qui porte précisément le nom de Plan de gestion intégrée (le «?G?» et le «?I?» de PGIRE) : ces deux notions supposent normalement que l’on puisse voir les interdépendances entre les vecteurs et suivre leur évolution.
En réalité, ce document ressemble surtout à un exercice de conformité réglementaire de type «?check the box?» à qui il manque encore un cadre de gestion opérationnel.
Ayant eu l’occasion d’analyser le rapport préliminaire du PGIRE dans le cadre des audiences de la Régie de l’énergie, il est intéressant de mesurer l’évolution des travaux.
Si le document final intègre certains gains analytiques, il subsiste des faiblesses structurelles majeures. Voici un regard constructif sur les avancées réelles, des limites et des incohérences de ce document gouvernemental piloté par le Ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie du Québec (MEIE).
1. Les acquis : Ce que le PGIRE final a mieux intégré après l’avis de la Régie
Le PGIRE final démontre une écoute sélective, mais réelle, de la Régie de l’énergie et de ses experts. Le passage du document préliminaire au plan final montre des gains analytiques notables :
- De l’énergie à la puissance : Le plan final accorde désormais une place beaucoup plus explicite à la pointe hivernale. C’est cette contrainte de puissance, et non la consommation globale, qui dimensionne une part importante du réseau et des investissements futurs.
- La valeur du stockage : L’intégration des systèmes de stockage par batteries (BESS) est désormais actée comme un outil incontournable de gestion de la puissance à court et moyen terme, conformément à l’Avis de la Régie de l’énergie.
- Les interconnexions comme actifs de résilience : Elles sont désormais modélisées comme des soupapes de sécurité bidirectionnelles indispensables pour pallier les risques d’hydraulicité ou les froids extrêmes.
2. Les angles morts de la gouvernance : Moins de détails que dans la version préliminaire
Si l’on compare le PGIRE final au rapport préliminaire analysé par la Régie, le recul est manifeste.
Plutôt que de corriger les faiblesses d’analyse soulevées lors des audiences publiques, le document final opère un net retrait sur des éléments pourtant essentiels au pilotage de notre transition :
- Le recul de la transparence et des données : Alors que la version préliminaire esquissait différentes trajectoires, le plan final s’enferme dans une trajectoire unique, sans même en fournir un tableau de synthèse consolidé. Pire encore, des données et hypothèses cruciales du scénario de référence ont été retirées des annexes par le MEIE. Cette opacité privera les entreprises et les planificateurs régionaux de la visibilité indispensable pour coordonner leurs propres investissements.
- L’absence de scénarios de stress : Le plan continue de se baser sur des trajectoires moyennes lissées. Il refuse de tester la robustesse du réseau sous stress de manière transparente (par exemple, une faible hydraulicité prolongée combinée à un froid extrême de plusieurs jours et des pannes d’importation). Modéliser la transition sans scénario de stress limite grandement la résilience réelle du système.
- Le refus de la reddition de comptes annuelle : Le gouvernement a expressément écarté la Recommandation R2 de la Régie de l’énergie, qui demandait la publication d’un tableau de bord annuel PGIRE (suivi des coûts réels, de la résilience et des impacts tarifaires réels), préférant s’en tenir à un exercice statique révisable tous les trois ou six ans.
3. Le découplage physique entre production et transport : Un maillon manquant
Un plan de gestion intégré doit arrimer la géographie de la production avec celle de la livraison.
Or, le PGIRE final continue de modéliser des ajouts de production massifs (éolien, solaire) de manière isolée, omettant la Recommandation R12 de la Régie de l’énergie, qui exigeait l’arrimage géographique explicite entre les zones de production et les capacités de transport réseau pour éviter les congestions.
Ce maintien d’un découplage réglementaire est d’autant plus préoccupant qu’il limite la portée opérationnelle du plan.
Ici aussi, le ministère semble s’en remettre principalement à la capacité d’Hydro Québec de régler la structure physique après coup, lui laissant le soin de résoudre ultérieurement l’arrimage physique entre les trajectoires énergétiques du PGIRE et les contraintes du réseau.
Sans cet arrimage, nous risquons de produire des électrons propres que le réseau physique sera incapable d’acheminer là où se trouve la charge industrielle.
4. Le défi de la «?mi-transition?» : Gérer la coexistence physique et la substituabilité
La transition énergétique n’est pas un interrupteur que l’on bascule, mais une succession de phases intermédiaires complexes — la mi-transition — où doivent cohabiter des infrastructures fossiles et des réseaux électriques en construction.
La sécurité énergétique globale doit intégrer l’ensemble des vecteurs : l’électricité, bien sûr, mais aussi les carburants fossiles qui conservent leurs propres profils de risques logistiques et géopolitiques.
Il ne s’agit pas ici d’ériger la conservation des infrastructures existantes en principe général, mais d’éviter de détruire prématurément des options de sécurité d’approvisionnement avant que les solutions de remplacement ne soient réellement disponibles sur le terrain.
À l’inverse, avoir des usages, équipements et chaînes logistiques non substituables à court terme élargit le périmètre des risques au lieu de le réduire.
Sans cette substituabilité réelle, la diversification est une illusion : un choc de prix sur le pétrole ou le gaz déclenchera une crise majeure pour ses clients captifs, peu importe la robustesse de notre réseau électrique parallèle.
Une crise sectorielle non substituable demeure une crise économique systémique pour l’ensemble du Québec.
5. Remplacer l’adaptabilité passive par un cadre de gestion active sous incertitude
Le PGIRE se présente comme un document agile grâce à ses cycles de révision de trois à six ans.
Or, à l’échelle de la transition industrielle, ces délais administratifs s’avèrent longs, passifs et dénués de jalons intermédiaires quantifiés, à rebours de ce que préconisait la Recommandation R1 de la Régie de l’énergie (qui réclamait des indicateurs d’étape mesurables à court terme).
Le défaut profond du PGIRE n’est pas simplement l’absence de scénarios de stress. C’est surtout l’absence d’une véritable logique d’optionalité reliant l’évolution du contexte aux décisions futures.
Il ne s’agit pas de fixer aujourd’hui des seuils précis pour 2035 ou 2050. Nous ne savons pas à quel prix seront les batteries, à quelle vitesse évolueront les différentes technologies, ni quels risques climatiques ou géopolitiques se matérialiseront.
La planification ne consiste donc pas à prédéterminer les décisions futures, mais à préserver et préparer des options afin de pouvoir les exercer au bon moment.
Un véritable plan de gestion doit fournir un cadre décisionnel dynamique, capable de séquencer les choix d’infrastructures autour de trois piliers d’affaires :
Le pilier physique (L’approche à faible regret) : Développer les infrastructures et les ressources qui présentent un faible niveau de regret stratégique : renforcer les réseaux et les interconnexions qui ouvrent des options futures?; accélérer l’efficacité énergétique et la flexibilité?; et privilégier des ressources modulaires, comme l’éolien, le solaire et les batteries, dont le déploiement peut être ajusté plus rapidement à l’évolution des besoins.
Le pilier technologique (La gestion d’options réelles) : Identifier les évolutions susceptibles de modifier profondément la trajectoire et se préparer dès maintenant à agir rapidement si elles surviennent, en posant régulièrement des questions nécessaires, comme celles-ci :
- Si le coût des batteries chute suffisamment, sommes-nous prêts à accélérer leur déploiement??
- Si les contraintes de transport deviennent plus sévères que prévu, avons-nous préparé les projets et les options nécessaires??
- Si l’hydraulicité se détériore durablement, quelles marges de sécurité pouvons-nous mobiliser??
- Si une technologie promise tarde à devenir commercialement viable, sommes-nous prêts à réorienter rapidement les investissements??
Le pilier de la gestion des énergies fossiles déclinantes (Le déclin maîtrisé) : Planifier le déclin des infrastructures fossiles tout en préservant les capacités nécessaires à la sécurité d’approvisionnement jusqu’à ce que des solutions de remplacement réellement opérationnelles soient disponibles.
6. L’équation tarifaire : Démonter le mythe par une analyse rigoureuse
Le document affirme que le Québec préservera ses bas tarifs.
Or, la hausse du coût marginal des nouveaux approvisionnements pose trois questions distinctes que le PGIRE traite insuffisamment :
- Combien coûtera réellement la prochaine tranche d’électricité?;
- Comment ces coûts seront-ils répartis entre les catégories tarifaires?;
- Comment protéger les ménages vulnérables sans affaiblir le signal de prix nécessaire à l’efficacité énergétique??
En confondant ces trois enjeux, le PGIRE se réfugie derrière une posture défensive.
Ériger le «?meilleur coût?» en orientation maîtresse (Orientation 5) trahit un manque de vision : le coût est une contrainte de gestion?; la véritable ambition stratégique doit être la création de richesse dans la société.
Dans ce débat, la compétitivité des PME mérite une attention particulière. Leur demander de s’électrifier tout en leur faisant supporter une part croissante des coûts du système serait économiquement incohérent.
7. Réalisme de marché vs Paris spéculatifs
Sur la gestion technologique, le PGIRE s’expose à des risques industriels en transformant ce qui devrait être une veille technologique prudente en cibles réglementaires rigides.
- Le transport lourd : Le plan insiste sur la filière hydrogène pour le camionnage lourd, citant l’existence de 15?000 camions à hydrogène à l’échelle mondiale, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Pourtant, le marché mondial a déjà largement basculé vers l’électrification directe. Selon l’AIE, les ventes mondiales de camions électriques ont dépassé les 400?000 unités pour la première fois en 2025, doublant par rapport à l’année précédente, et l’essor des stations d’échange rapide de batteries (battery swapping) contribue à résoudre la contrainte du temps de recharge.
- Le captage et le stockage de carbone (CSC) : Le plan s’en remet à des solutions de CSC pour compenser les émissions industrielles résiduelles. Or, outre son coût financier et énergétique colossal, cette technologie se heurte au Québec à un défi géologique majeur. Contrairement à l’Ouest canadien, les structures géologiques de la vallée du Saint-Laurent sont mal caractérisées pour le stockage permanent du CO2 et suscitent une vive opposition sociale. En faire un pilier de planification d’ici 2035 est un pari industriel à haut risque.
- L’hydrogène géologique : Fixer des cibles précises pour 2035 sur cette technologie hautement spéculative est prématuré. Bien que l’hydrogène naturel (natif) présente un potentiel théorique d’intérêt, sa viabilité commerciale globale et le comportement de ses flux d’extraction à grande échelle demeurent hautement incertains. De plus, l’hydrogène natif pouvant être associé au méthane, le plan crée une zone grise réglementaire qui risque de servir de moyen de contourner l’interdiction de l’exploration des hydrocarbures votée au Québec.
8. La gouvernance : Le chaînon manquant de l’exécution et le rôle du ministère
Enfin, la mise en œuvre de ce plan se heurte à un enjeu de gouvernance administrative.
Le PGIRE aurait pu être l’outil par lequel le MEIE affirmait pleinement son rôle de planificateur et d’arbitre de l’ensemble des vecteurs énergétiques. En pratique, le document donne plutôt l’impression que la planification électrique demeure largement structurée autour du plan 2035 d’Hydro-Québec.
Ce retrait technique du ministère explique en partie l’absence de visibilité méthodologique dénoncée plus haut. Au-delà des données absentes, cette opacité méthodologique soulève une question plus fondamentale :
Le MEIE dispose-t-il aujourd’hui de la capacité autonome de modélisation, de contre-expertise et d’arbitrage nécessaire pour exercer pleinement son rôle de planificateur énergétique??
Le PGIRE explore l’avenir, mais ne construit pas encore suffisamment la capacité d’agir sous incertitude.
Conclusion
La transition énergétique n’est pas un problème d’optimisation mathématique à résoudre à l’horizon 2050, mais un problème de pilotage en situation d’incertitude.
Pour que le PGIRE devienne le moteur de prospérité industrielle qu’il devrait être, le Québec doit retrouver l’ambition de ses bâtisseurs des années 1960.
Comme l’écrivait Hydro-Québec en 1964 dans son manifeste sur le projet Manicouagan :
«?Il y a des pays pour les enfants, d’autres pour les hommes, quelques-uns pour les géants.?»
Ayons à nouveau l’audace de voir grand, mais donnons-nous les outils de gestion rigoureux pour y parvenir.











