Dans le secteur de l’énergie, l’invention crée des options; l’adoption crée de la valeur

L’ouverture à l’innovation est indispensable dans le secteur de l’énergie. Mais encore faut?il être clair sur ce que recouvre réellement ce terme. Trop souvent, l’innovation est spontanément assimilée à l’invention : la percée technologique, le prototype prometteur, parfois incarnés par la figure du savant fou aux cheveux ébouriffés.

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L’adoption renvoie pourtant à une réalité différente, et tout aussi déterminante. Elle ressemble moins à un acte de création qu’au travail d’un intégrateur de systèmes : il n’invente pas les composants, mais les choisit, les assemble, les fait fonctionner ensemble et en garantit la fiabilité dans le temps. Sans cette mise en œuvre disciplinée, aucune idée, même techniquement élégante, ne devient une infrastructure durable.

Cette lecture rejoint explicitement celle du Manuel d’Oslo de l’OCDE, qui précise qu’«?une innovation n’est pas seulement une idée nouvelle ou une invention. Elle doit être mise en œuvre soit directement, soit en étant fournie à des tierces parties, entreprises, individus ou organisations, qui en font usage?».

Autrement dit, comme me le faisait remarquer un ami, une innovation est une nouveauté mise en œuvre.

En pratique, le processus d’innovation est bien sûr plus riche et plus graduel. Il comprend plusieurs étapes décrites dans différents modèles, comme recherche, développement exploratoire, démonstration, industrialisation, commercialisation, et diffusion. Chacune de ces étapes mobilise des acteurs, des risques et des savoir?faire différents. Dans ce texte, je propose toutefois une simplification analytique assumée. Plutôt que de décrire l’ensemble de cette chaîne, je la ramène à deux éléments essentiels : l’invention, qui crée des options, et l’adoption, qui transforme ces options en valeur.

Dans les systèmes électriques, l’invention et l’adoption sont complémentaires, mais obéissent à des logiques distinctes et sont souvent portées par des acteurs différents. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre invention et adoption, mais de renforcer les capacités nécessaires aux deux.

Au Canada, et au Québec en particulier, le défi n’est pas de trancher entre ces deux fonctions. Il est de les développer simultanément, en reconnaissant que chacune pose des problèmes spécifiques et appelle des réponses différentes.

L’invention et l’adoption sont complémentaires

L’invention élargit l’espace des possibles. Elle crée des options technologiques, des concepts nouveaux, des solutions potentielles. L’adoption, elle, transforme ces options en solutions réelles, intégrées au système, utilisées à grande échelle.

L’invention ouvre des portes. L’adoption décide lesquelles sont franchies durablement.

Cette relation n’est pas un ruban que l’on déroule de manière linéaire, du laboratoire vers le marché. C’est un cycle itératif : l’adoption en conditions réelles génère des données et des imprévus qui deviennent, à leur tour, la matière première de la prochaine vague d’innovation. Dans l’énergie, l’adoption n’est pas seulement la ligne d’arrivée?; elle est la boussole qui indique à l’invention où porter ses prochains efforts.

Dans le secteur de l’énergie, les blocages ne viennent donc pas uniquement d’un déficit d’invention ni uniquement d’un conservatisme institutionnel ralentissant l’adoption. Ils apparaissent lorsque l’une progresse plus vite que l’autre, ou lorsqu’on suppose que l’une peut compenser l’absence de l’autre. En d’autres termes, ce n’est ni l’invention seule ni l’adoption seule qui fait système, mais leur articulation dans le temps et dans l’espace industriel.

Ce que l’adoption révèle que l’invention ignore

Tant qu’une technologie reste marginale, elle peut sembler simple, élégante et prometteuse. C’est lorsqu’elle est déployée à grande échelle que la réalité du système apparaît.

L’adoption agit alors comme un révélateur. Elle met en évidence les contraintes physiques des réseaux, la cohabitation avec des actifs existants amortis sur des décennies, les limites des modèles d’affaires et les frictions réglementaires. Du point de vue des utilisateurs finaux — entreprises comme particuliers — elle fait aussi apparaître des coûts d’intégration, des changements de comportement, des risques opérationnels et des contraintes financières souvent sous?estimés.

L’adoption est également le moment où la technologie rencontre les usages. Une solution peut être techniquement robuste et échouer néanmoins si elle ne s’insère pas dans les pratiques existantes ou si elle ne suscite pas l’adhésion des utilisateurs. Réussir l’adoption suppose donc d’aller au?delà de la performance technique, en travaillant sur les interfaces, les incitatifs et les structures tarifaires. Il ne s’agit pas seulement d’imposer une infrastructure, mais de concevoir des usages compatibles avec le fonctionnement quotidien du système.

C’est pourquoi une technologie convaincante en laboratoire ou en projet pilote peut s’avérer décevante, coûteuse ou complexe une fois confrontée au système réel. L’échec tient rarement à sa performance intrinsèque?; il provient le plus souvent de son impact global : effets de bord sur le réseau, interactions imprévues avec d’autres équipements, complexité opérationnelle accrue ou déplacement de coûts et de risques vers d’autres acteurs. L’adoption constitue ainsi le véritable test de cohérence systémique que l’invention, à elle seule, ne peut pas passer.

Chaîne d’approvisionnement électrique : inventer et adopter sous contrainte

Pour les fournisseurs de technologies, de systèmes et pour les entreprises manufacturières du secteur électrique, l’innovation repose toujours sur une combinaison d’invention et d’adoption. Mais cette combinaison varie fortement selon le type d’acteur, la taille des entreprises et la nature des équipements concernés.

Du côté des PME, l’invention porte le plus souvent sur des briques technologiques de plus petite taille, mais à forte valeur ajoutée : systèmes de contrôle et de gestion des réseaux, solutions d’efficacité énergétique, domotique, logiciels, équipements et services pour la recharge des véhicules électriques, capteurs et automatismes. Prises isolément, ces innovations peuvent paraître modestes. Leur importance devient évidente lorsqu’elles sont intégrées à grande échelle dans le système électrique. Pour ces entreprises, l’enjeu central n’est donc pas seulement d’inventer, mais de trouver des trajectoires d’adoption crédibles permettant de passer du projet pilote à des déploiements répétés. Cela suppose, très concrètement, de s’intégrer aux chaînes d’approvisionnement de donneurs d’ordre industriels ou institutionnels : répondre à leurs exigences de qualité, de certification, de volumes, de délais et de responsabilité contractuelle. Sans cette intégration, même une solution techniquement solide peine à dépasser le stade du projet isolé, faute d’accès aux marchés où se décide la mise à l’échelle.

À l’autre extrémité du spectre, les grands groupes internationaux interviennent sur des ensembles beaucoup plus lourds, tels que groupes turboalternateurs, turbines à gaz, grands transformateurs de transport, équipements HVDC ou systèmes de protection à très haute tension. Ici, l’invention mobilise des capacités d’ingénierie, d’essais et de financement considérables. Elle dépend fortement de l’existence de grands marchés et de clients d’ancrage capables d’absorber le risque des premiers déploiements et d’enclencher la mise à l’échelle.

Entre ces deux pôles, de nombreuses entreprises n’ont pas vocation à inventer de nouveaux produits, mais jouent un rôle tout aussi essentiel comme fabricants ou sous?traitants, produisant selon des designs donnés. Dans ces configurations, la création de valeur repose principalement sur l’adoption d’innovations manufacturières : nouveaux procédés, outils numériques et modes d’organisation permettant d’améliorer la productivité, la qualité et la capacité à livrer en volume, et de bâtir ainsi un avantage concurrentiel durable.

Dans l’ensemble de ces situations, l’adoption n’est pas une étape secondaire. Elle conditionne la compétitivité industrielle dans un contexte d’électrification mondiale rapide, où la capacité à industrialiser, livrer en volume et tenir les délais compte autant que la qualité des idées.

Cette logique change toutefois radicalement lorsqu’on passe de l’industrie au système électrique lui?même. On quitte alors un univers dominé par des logiques de marché et de compétitivité industrielle pour entrer dans celui d’un service essentiel, où la continuité, la sécurité et l’équité priment sur la vitesse d’innovation.

Le cas particulier des compagnies d’électricité

Pour les compagnies d’électricité, l’équilibre est différent. Leur rôle n’est pas de multiplier les inventions, mais de transformer des technologies déjà connues et suffisamment matures en infrastructures fiables, sûres et équitables.

C’est dans cette capacité d’adoption que se crée la valeur collective du système électrique. Mais cette adoption est structurellement plus exigeante que dans d’autres secteurs.

Les compagnies d’électricité évoluent dans des cadres réglementaires qui favorisent souvent l’acquisition d’actifs physiques et de solutions éprouvées. Elles sont soumises à un conservatisme réglementaire fondé sur la prudence et l’équité entre clients. Leur statut de service essentiel exclut toute approche du type «?move fast and break things?» chère à l’industrie du high tech.

Les clients et les gouvernements résistent aussi fortement aux hausses tarifaires, même lorsque celles-ci entraînent une amélioration de la fiabilité, de la résilience ou de la qualité du service. Enfin, les exigences en matière de sécurité sont élevées : sécurité des travailleurs, sécurité du public, prévention des électrocutions, des incendies et des accidents majeurs. Toute adoption doit d’abord satisfaire ces critères.

Ces contraintes ne sont pas des défauts du système. Elles définissent le terrain réel sur lequel l’innovation doit s’inscrire dans le réseau électrique.

Invention et adoption : un double chantier au Canada

Au Canada, le débat oppose souvent, de façon simplificatrice, un déficit d’invention à un déficit d’adoption. Cette opposition est trompeuse. Les deux chantiers sont distincts, mais ils interagissent étroitement.

Du côté de l’invention, la faiblesse canadienne est rarement scientifique. Les compétences existent, y compris dans le secteur de l’électricité. Le problème est plutôt structurel : fragmentation des efforts de recherche, difficulté chronique à passer du prototype à l’industrialisation, accès limité au capital patient et faible tolérance collective au risque technologique. Autrement dit, on sait souvent inventer, mais on peine à transformer une invention en produit ou en système déployable à grande échelle.

Du côté de l’adoption, les freins sont différents. Dans le secteur de l’électricité, plusieurs technologies pourtant bien établies ailleurs peinent à franchir le cap du déploiement industriel au Canada. Le stockage stationnaire et le solaire à grande échelle en sont de bons exemples. Ces technologies sont largement déployées dans plusieurs pays, mais leur adoption demeure inégale au Canada selon les provinces et les cadres réglementaires. Dans certains cas, comme en Ontario, elles sont intégrées de manière structurante au système?; dans d’autres, comme au Québec, elles restent cantonnées à des projets pilotes ou bloquées au stade de l’homologation, malgré une maturité technologique avérée.

L’interaction entre ces deux faiblesses est centrale. Lorsque l’adoption est lente ou incertaine, elle prive l’invention de débouchés réels. Inversement, lorsque l’invention ne débouche pas sur des solutions industrialisables, elle ne peut tout simplement pas être adoptée?; les utilisateurs finaux se tournent alors vers des technologies conçues et mises à l’échelle dans d’autres écosystèmes.

Cette dynamique affecte directement le tissu des PME. Beaucoup de petites et moyennes entreprises s’insèrent dans des chaînes de valeur mondiales comme fournisseurs spécialisés ou sous?traitants, le plus souvent en deuxième ou troisième rang, selon leur degré d’intégration avec les donneurs d’ordre. Ce positionnement n’a rien de négatif en soi : il permet de développer des compétences pointues, de maintenir une base industrielle active et d’accéder à des marchés internationaux.

Le frein principal n’est donc pas l’écosystème local. Dans la plupart des industries, les donneurs d’ordre ont intérêt à faire monter leurs fournisseurs dans la hiérarchie afin de réduire la complexité logistique et de mieux répartir les risques. L’enjeu est plutôt la capacité des PME à atteindre un niveau de maturité technologique, opérationnelle et financière suffisant pour que les acteurs de premier rang puissent leur confier des fonctions plus intégrées en toute confiance. Tant que ce seuil n’est pas franchi, ces PME restent dépendantes de décisions prises ailleurs, ce qui limite leur capacité à capter la valeur stratégique liée à l’architecture des systèmes, à l’intégration et au déploiement en volume.

Il existe pourtant des exemples historiques inspirants. Le développement des lignes électriques à 735 kV au Québec (une innovation majeure au Canada au 20e siècle) n’a pas été le fruit d’une invention isolée, mais celui d’un écosystème cohérent. Il s’est appuyé sur un besoin système clair porté par Hydro Québec un client d’ancrage capable d’adopter à grande échelle, et sur des capacités de recherche et d’essais alors incarnées par l’IREQ, l’Institut de recherche en électricité du Québec, de l’époque.

Dans ce contexte, ASEA, devenue depuis Hitachi Energy , a pu concevoir et fabriquer les premiers transformateurs à 735 kV. Cette innovation, testée, qualifiée et adoptée dans des conditions réelles d’exploitation, a ensuite acquis une reconnaissance internationale et contribué à l’établissement d’un standard mondial. Ce cas illustre ce qui devient possible lorsqu’invention, expérimentation et adoption sont articulées au sein d’un même dispositif institutionnel et industriel.

Aujourd’hui, la transition énergétique et l’intensification de la concurrence internationale rendent ce déséquilibre de moins en moins soutenable. Dans un contexte où certains pays, en particulier la Chine, investissent massivement à la fois dans l’invention et dans le déploiement à grande échelle, renforcer un seul côté sans l’autre revient à accepter un déclassement industriel.

Le rôle des pouvoirs publics

Les pouvoirs publics ont un rôle structurant à jouer comme interface entre invention et adoption. Un levier clé réside dans l’existence de laboratoires publics ou parapublics.

Ces laboratoires peuvent tester, qualifier, certifier et expérimenter des innovations avant leur déploiement à grande échelle. Dans certains cas, ils peuvent aussi contribuer directement à l’invention elle-même, en amont ou en partenariat avec l’industrie.

Ces infrastructures permettent de réduire le risque pour les compagnies d’électricité et pour les grands utilisateurs d’électricité. Elles offrent la possibilité d’apprendre à petite échelle, d’échouer à coût maîtrisé et de clarifier ce qui est réellement prêt pour une adoption industrielle ou systémique, qu’il s’agisse de nouvelles technologies de réseau, de solutions d’efficacité énergétique ou de systèmes électrifiés au cœur de la transition.

Contrairement à une idée reçue, ce rôle n’est pas de sélectionner arbitrairement des «?gagnants?». Il consiste plutôt à fournir des infrastructures de métrologie et d’essais partagées. La mesure et la qualification — par exemple, tester le niveau d’isolement (BIL, Basic Impulse Level) — sont des prérequis à l’homologation et à l’obtention de certifications.

Mais le rôle de ces laboratoires peut aller bien au-delà de la conformité. En offrant des capacités d’essais avancées, ils peuvent contribuer directement au développement des technologies. Cela peut prendre la forme de campagnes d’essais itératives pour améliorer un design, d’exploration de limites physiques, de compréhension fine des modes de défaillance ou encore d’un appui théorique pour interpréter les résultats et orienter les choix d’ingénierie.

Dans ce cadre, la métrologie n’est plus seulement un outil de conformité. Elle devient un instrument d’apprentissage collectif.

En donnant un accès équitable à ces essais de haute puissance et à cette expertise, l’État lève un verrou majeur pour les PME innovantes qui n’ont pas les moyens de posséder leurs propres laboratoires. Il accélère ainsi non seulement l’homologation, mais aussi la maturation technologique et le passage de l’invention à une adoption réellement industrialisable.

Concrètement, cela pourrait passer par une évolution de l’IREQ, devenu le centre de recherche d’Hydro?Québec (CRHQ), vers un véritable laboratoire public de recherche industrielle au service de l’ensemble de l’industrie. Plusieurs modèles existent déjà, reposant sur diverses logiques institutionnelles : Powertech en Colombie?Britannique, filiale de BC Hydro?; Kinectrics en Ontario, issue du démantèlement d’Ontario Hydro et aujourd’hui une entreprise privée?; ou encore le NREL aux États?Unis, laboratoire national fédéral. Chacun de ces modèles présente des caractéristiques propres en matière de gouvernance, de financement et de relation avec l’industrie.

Au Québec, on pourrait également s’inspirer d’autres secteurs, comme l’Institut national d’optique (INO) ou le Consortium de recherche et d’innovation en aérospatiale au Québec (CRIAQ). Dans cette logique, l’IREQ agirait en complémentarité avec CanmetÉNERGIE / CanmetENERGY-Varennes, afin de constituer une masse critique capable d’appuyer l’ensemble de l’industrie électrique dans la transition énergétique.

L’enjeu n’est pas de demander aux services publics d’inventer comme des entreprises de haute technologie ni de transformer les laboratoires en incubateurs improvisés. Il est de clarifier les rôles, de compléter l’écosystème d’innovation et de créer des passerelles crédibles entre invention et adoption.

Conclusion

Dans le secteur de l’énergie, l’invention et l’adoption correspondent à deux fonctions différentes, mais étroitement liées. L’une élargit le champ des possibles?; l’autre transforme ces possibilités en valeur. Au Canada et au Québec, les deux doivent être renforcées.

Sans invention, il n’y a pas d’options. Sans adoption, il n’y a pas de valeur. Et dans les systèmes électriques, c’est l’adoption qui fait passer une promesse technologique du stade de solution potentielle à celui d’infrastructure utile.

Le véritable défi de la transition énergétique ne se joue ni uniquement dans les laboratoires, ni uniquement dans les salles de conseil d’administration. Il se situe dans la capacité collective à faire progresser ces deux fonctions de manière cohérente et lucide, dans un contexte de concurrence mondiale où le coût de l’inaction devient rapidement aussi élevé que celui de l’action.

L’histoire du 735 kV au Québec rappelle que, lorsque l’invention répond à un besoin système clair et qu’elle est suivie d’une adoption ambitieuse par un client d’ancrage, l’innovation peut non seulement transformer un réseau, mais aussi rayonner bien au-delà des frontières. La transition énergétique pose aujourd’hui un défi de même nature : moins spectaculaire dans ses technologies, mais tout aussi exigeant dans sa capacité d’orchestration.