La guerre en Iran pourrait-elle marquer le « peak fossil »?

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Pourquoi cette guerre compte au?delà du Moyen?Orient

Deux semaines après le début de la guerre en Iran, les enjeux militaires et diplomatiques immédiats sont évidents. Mais la conséquence la plus importante à long terme pourrait se situer dans le système énergétique. Plus la crise durera, plus la pression pour accélérer la transition énergétique sera forte.

Les marchés du pétrole et du gaz réagissent instantanément aux chocs géopolitiques. Les pétroliers, les pipelines et les goulets d’étranglement maritimes, comme Ormuz, rendent les combustibles fossiles intrinsèquement exposés aux conflits. Chaque crise rappelle aux gouvernements et aux entreprises une réalité simple : les systèmes énergétiques fondés sur les carburants reposent sur des chaînes d’approvisionnement mondiales fragiles. Cela expose les pays au risque politique de dépendre d’administrations imprévisibles ou aventureuses dans les grands pays exportateurs ou dans les alliances de sécurité.

Les systèmes électriques fondés sur le solaire, l’éolien, les batteries et, lorsque c’est possible, l’hydroélectricité fonctionnent différemment. Les équipements peuvent être importés, mais l’énergie elle?même est locale. Avec les bonnes politiques industrielles, une grande partie de cette infrastructure peut aussi être fabriquée localement. Les combustibles fossiles, en revanche, dépendent de la géologie. On ne peut pas les fabriquer : ils doivent être extraits là où la ressource existe.

Même lorsque les panneaux solaires ou les cellules de batterie sont importés, ils ne représentent qu’une partie du coût total du système. Dans les projets solaires et de stockage par batteries, la plus grande part de l’investissement concerne le reste du système, l’installation, le raccordement au réseau et l’intégration, qui sont des activités locales. Contrairement aux combustibles fossiles, où une grande partie de la valeur économique quitte le pays avec chaque cargaison de pétrole ou de gaz, ces projets génèrent une part importante de leurs retombées économiques localement, par l’ingénierie, la construction et les infrastructures électriques.

Cette distinction entre flux de carburants et infrastructures énergétiques pourrait s’avérer déterminante.

Signes que le système fossile approche peut?être d’un point d’inflexion

Les développements récents suggèrent que le système fossile mondial pourrait déjà être plus proche de son sommet structurel qu’on ne le pense.

Prenons le cas de la Chine, qui a été le principal moteur de la croissance de la demande pétrolière pendant deux décennies. Une grande partie de la «?demande?» récente correspond en réalité à du stockage stratégique. On estime qu’environ un million de barils par jour de pétrole brut étaient dirigés vers les réserves stratégiques plutôt que vers la consommation finale avant la guerre en Iran.

Dans le même temps, la majeure partie de la croissance restante de la demande en Chine provient désormais des matières premières pétrochimiques. La demande de carburants semble avoir largement plafonné, ce qui réduit l’exposition de la Chine à la guerre en Iran.

Du côté de l’offre, la production de pétrole de schiste aux États?Unis ne ressemble plus à une source de croissance illimitée. La production reste élevée, mais sa croissance a nettement ralenti et plusieurs analystes estiment que la phase d’expansion facile pourrait approcher de ses limites.

Pendant ce temps, un autre modèle émerge dans certaines régions d’Afrique et d’Asie du Sud. Là où les réseaux électriques sont faibles et les carburants importés coûteux, le solaire, les batteries et les véhicules électriques à deux ou trois roues se diffusent rapidement. Ces solutions s’avèrent souvent moins coûteuses et plus résilientes que les systèmes fondés sur les carburants.

Rien de tout cela ne signifie que les combustibles fossiles sont sur le point de disparaître. Leur élimination prendra du temps et l’économie mondiale en dépendra encore pendant des années. Mais réduire l’exposition à leur volatilité de prix et aux risques géopolitiques devient de plus en plus une stratégie de gestion du risque pour de nombreux pays.

Le moment clé dans toute transition industrielle survient lorsque la demande cesse de croître et commence à décliner structurellement.

Une fois ce point atteint, la dynamique industrielle change. Les investisseurs deviennent plus prudents à l’égard des projets fossiles de longue durée. Les technologies électrifiées continuent de baisser en coût à mesure que la production industrielle augmente. Chaque véhicule électrique, pompe à chaleur ou installation solaire retire durablement une part de la demande fossile.

Les transitions industrielles s’accélèrent souvent après ce point.

Ce que la Chine et l’Europe semblent avoir compris à propos de la sécurité énergétique et des points de contrôle

La Chine et plusieurs pays européens semblent déjà agir selon cette logique.

La Chine a massivement déployé le solaire, les batteries et les véhicules électriques tout en constituant des réserves stratégiques de pétrole afin de gérer les risques d’approvisionnement à court terme. En parallèle, elle a investi fortement dans les chaînes d’approvisionnement du solaire, des batteries et des minéraux critiques, cherchant non seulement à alimenter sa propre économie, mais aussi à contrôler des points de passage clés dans le futur système énergétique mondial.

Après le choc de la dépendance au gaz russe, de nombreux pays européens accélèrent l’électrification et le déploiement des énergies renouvelables précisément pour réduire leur exposition à la géopolitique des combustibles fossiles.

Dans les deux cas, la stratégie est similaire : gérer la dépendance fossile à court terme tout en réduisant l’exposition à long terme.

Le secteur pétrochimique croissant de la Chine valorise également les pétroles lourds comme matière première, rappelant que même dans un marché des carburants en déclin, certains types de pétrole peuvent conserver une valeur stratégique comme sources de carbone industriel. Ce point est particulièrement pertinent pour des pays, comme le Canada, qui produisent du pétrole lourd, notamment les sables bitumineux.

Implications pour le Canada et le Québec

Pour des pays comme le Canada, et pour le Québec en particulier, les implications sont quelque peu différentes.

Les combustibles fossiles resteront une composante du système énergétique mondial pendant encore plusieurs années et la demande ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Gérer cette transition exige donc une gestion prudente du risque.

Trois principes sont particulièrement importants.

Premièrement, la baisse de la demande fossile doit être gérée de façon pragmatique pendant la transition. Une perturbation brutale serait économiquement dommageable.

Deuxièmement, les gouvernements devraient être prudents avant de financer des infrastructures de longue durée qui pourraient devenir des actifs échoués si la demande mondiale de combustibles fossiles diminue. Les politiques publiques devraient éviter de transférer ce risque aux contribuables ou aux consommateurs d’électricité.

Troisièmement, accélérer les infrastructures électriques comporte relativement peu de risques dans un monde où la demande d’électricité est déjà appelée à croître. L’électrification des transports, du chauffage et de l’industrie nécessitera de toute façon une expansion majeure des réseaux et des capacités de production. Aller plus vite dans le développement des systèmes électriques réduit donc l’exposition à la volatilité des combustibles fossiles tout en soutenant des infrastructures qui seront nécessaires, quelle que soit la vitesse de la transition.

Autrement dit, la transition ne consiste pas seulement à remplacer des sources d’énergie. Il s’agit aussi de gérer les risques dans une période de transformation structurelle.

De la transition énergétique à la gestion du risque

Les conflits dans le Golfe ne mettront pas fin à l’ère des combustibles fossiles. Mais des chocs géopolitiques répétés peuvent modifier les attentes. Une fois que les marchés commencent à agir comme si la demande fossile avait atteint son sommet, le système tend à évoluer dans une seule direction.

La transition la plus profonde n’est pas simplement celle qui mène des combustibles fossiles aux renouvelables.

C’est celle qui mène de carburants mondiaux vers une électricité locale.