Abundance — un diagnostic américain, avec des enseignements pour le Québec et le Canada

Abundance d’Ezra Klein et Derek Thompson est fondamentalement un livre sur les États?Unis. C’est important.

(LinkedIn: https://www.linkedin.com/pulse/abundance-un-diagnostic-américain-avec-des-pour-le-québec-marcoux-lv9oe/?trackingId=6KlLJ8%2FtSrmlEouVbVgZyg%3D%3D)

Il est écrit dans le contexte d’un pays de plus en plus dysfonctionnel, où les institutions qui permettaient autrefois de réaliser de grands projets sont aujourd’hui contestées, fragilisées ou activement démantelées. Les auteurs cherchent à expliquer comment un système qui a construit le réseau autoroutier national, le programme Apollo et l’écosystème moderne de recherche a perdu sa capacité à livrer.

Le Canada et le Québec ne se trouvent pas dans cette situation.

Nos institutions sont imparfaites, mais elles fonctionnent. Les services publics opèrent. Les organismes de réglementation font leur travail. Les gouvernements conservent un niveau minimal de légitimité. Cela ne se traduit toutefois pas automatiquement par une capacité d’exécution élevée. En pratique, il est souvent plus facile de construire dans des endroits comme le Texas qu’au Québec. La contradiction est réelle : des institutions fonctionnelles peuvent produire des résultats lents lorsque les processus s’accumulent, que les mandats se chevauchent et que les décisions sont séquentielles plutôt qu’intégrées. C’est dans ce contexte qu’il faut lire ce livre.

Et pourtant, plusieurs de ses idées centrales s’appliquent.

La contrainte n’est plus la ressource, mais l’exécution

L’argument central de Abundance est que les économies avancées ne sont plus limitées par un manque d’idées, de capital ou de technologies, mais par leur capacité à exécuter.

La rareté est aujourd’hui souvent institutionnelle.

Non pas parce que nous ne pouvons pas construire, mais parce que nous ne le faisons pas.

Au Canada, cela se manifeste par des délais de projets prolongés, des coûts d’infrastructure en hausse et une friction réglementaire cumulative. En énergie, cela se traduit par des retards dans le transport, la production et le développement des ressources. Le problème n’est pas technique. Il est organisationnel.

Capacité de l’État, et non taille de l’État

Une des contributions les plus utiles du livre est la distinction entre la taille de l’État et sa capacité.

La question n’est pas de savoir si l’État est grand ou petit, mais s’il est capable d’atteindre ses objectifs.

Le Québec dispose déjà d’une forte présence de l’État, notamment en énergie. Hydro Québec en est un exemple clair. Mais même là, l’exécution devient plus difficile à la marge, ce qui pourrait devenir un frein à la transition énergétique.

L’enjeu n’est pas d’ajouter des politiques. Il est de s’assurer que les institutions existantes livrent des résultats.

Le dilemme vert, version canadienne

L’une des sections les plus pertinentes du livre est le «?Green Dilemma?» : des cadres environnementaux conçus pour bloquer des projets nuisibles bloquent désormais aussi des projets bénéfiques.

C’est directement applicable au Canada.

Des régimes réglementaires conçus pour encadrer les industries polluantes et les hydrocarbures sont maintenant appliqués, souvent sans adaptation, aux énergies renouvelables, aux infrastructures de transport et aux minéraux critiques. Au Québec, le BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement) tend de plus en plus à agir comme un mécanisme d’arrêt de projets, parfois perçu comme un «?Bureau d’arrêt des projets électriques?».

Le résultat est contre-productif.

Des projets essentiels à la décarbonation sont soumis aux mêmes contraintes que ceux qu’ils doivent remplacer. Cela ralentit la transition énergétique.

Friction institutionnelle, réalité canadienne

Au Canada, le problème tient moins à une judiciarisation excessive comme aux États-Unis qu’à une accumulation de frictions institutionnelles.

La multiplicité des niveaux de gouvernance, les mandats qui se chevauchent et les processus d’approbation séquentiels créent des délais et de l’incertitude. À cela s’ajoute le fait que l’énergie est réglementée de manière indépendante dans chaque province, avec des cadres et des priorités distincts.

Le résultat est un système fragmenté où les projets interjuridictionnels deviennent plus complexes.

L’effet est similaire à celui décrit dans le livre : délais plus longs, coûts plus élevés et capacité d’exécution réduite. Mais le mécanisme est différent.

La dimension manquante : la capacité industrielle

La principale faiblesse du livre est l’absence d’analyse des chaînes d’approvisionnement et de la capacité industrielle.

Il suppose que si les obstacles sont levés, les projets suivront.

Ce n’est plus le cas.

Dans l’énergie et les infrastructures, les contraintes incluent désormais la disponibilité des équipements, la main-d’œuvre et la capacité manufacturière.

C’est ici que le Canada et le Québec disposent d’une opportunité.

Contrairement aux hydrocarbures, qui dépendent de la géologie, plusieurs composantes de la transition énergétique peuvent être fabriquées. Avec des politiques industrielles adaptées, cette capacité peut être développée localement.

Que retenir de Abundance

Abundance offre un diagnostic pertinent : les économies avancées ont perdu leur aptitude à construire.

Pour le Québec et le Canada, l’enjeu n’est pas de reproduire le débat américain, mais d’agir avant de converger vers les mêmes blocages.

Trois priorités se dégagent : améliorer l’exécution, adapter les cadres réglementaires à la transition énergétique et développer la capacité industrielle.

Le risque n’est pas un manque d’idées.

C’est de ne plus être capables de les concrétiser.